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Les chroniques Environnement

AGADEZ, A LA LISIERE DE DEUX DESERTS

Située au nord du Niger, à la frontière entre le Sahara et le Sahel, la région d’Agadez subit depuis quelques années les effets néfastes des changements climatiques. Entre sècheresse, pluies torrentielles et crise alimentaire chronique, les populations sont tentées par la périlleuse aventure de l’immigration clandestine.

Par Pius Moulolo.

Dans la commune rurale de Gougaram soufflent les vents chauds et secs de l’Harmattan. Coincée entre les massifs montagneux de l’Aïr et le désert du Ténéré, cette localité située à 60 km à l’est d’Arlit fait partir des régions les plus arides du nord du Niger. Avec un climat de type sahélo-saharien, les précipitations ont du mal à dépasser les 100 mm/an, pour une végétation essentiellement constituée d’arbustes et d’épineux. Les températures atteignent 45oC en juin pour une saison pluvieuse qui ne dure qu’un mois dans l’année. Peuplée par quelques 10.500 habitants des tribus Kel Tedela et Kel Takriza, la circonscription est entourée par les vallées Eroug, Takriza, Arahg, Mayet, Awiderer, Zilalet et Intidaynamen. La vallée d’Eroug est notamment connu pour la culture du très célèbre ‘’oignon de Galmi’’.

C’est aussi là que vit Arouna, un Touareg de 54 ans de la plaine de Talak qui a pour principale activité l’élevage. Epoux de 4 femmes et père de 12 enfants, il est loin d’oublier les inondations catastrophiques du 14 juin dernier. Plus de 70 têtes de mouton volatilisées en quelques heures. Le regard tourné vers les 2022m du Mont Indoukat-n-Taglès des Bagzane, il fait ce témoignage :

« depuis quarante ans que je suis éleveur c’est la première fois que je vois ça. Avant les années 1970, la saison des pluies était normale et les gens pouvaient compter sur leurs vaches et leurs chèvres pour obtenir du lait et du beurre. Maintenant les pluies arrivent une année sur deux en retard, la chaleur est accablante toute l’année et le bétail meure en masse. Même les gazelles, les pintades, les hyènes et les chacals ont quitté la région…avant il suffisait de creuser à deux mètres pour puiser de l’eau, aujourd’hui il faut chercher à plus de dix mètres de profondeur. C’était d’abord le soleil, maintenant c’est la pluie qui est arrivée et a ravagé tout mon bétail. Je n’ai plus rien pour nourrir ma famille. Je suis perdu ».

Quelques mois plutôt, de nombreux cadavres de chèvres et de moutons jonchaient les paysages marsiens et poussiéreuses de l’Aïr. La chaleur torride du sahel n’a pas permis à l’herbe de survivre, les pâturages ont disparu et une grande partie du bétail est décédée. Le désert qui avance comme une mèche de dynamite détruit tout sur son passage.

Tout comme Arouna, plus de 37 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire chronique au Sahel, soit 6,3 millions en situation d’aide alimentaire d’urgence. 5,9 millions d’enfants souffrent de malnutrition aigue, 550.000 enfants meurent chaque année pour cause de dénutrition et 4,5 millions de personnes sont contraintes de se déplacer (Commission Européenne). La situation s’est aggravée avec l’éclatement de la rébellion touareg en mai 2007, cumulée aux crises libyennes (2011), maliennes (2012), et nigérianes (2014). L’afflux massif de réfugiées en provenance des pays voisins (+300.000 personnes fuyant la guerre contre Boko Haram) crée une tension sur les ressources en nourriture et en eau disponible, ainsi que des conflits récurrents entre communautés villageoises. Le Niger qui tire l’essentiel de ses revenus des activités agropastorales s’est trouvé contraint d’adopter des mesures urgentes afin d’atteindre l’objectif « zéro faim d’ici 2032 ». Au rang des priorités figurent la lutte contre la variabilité et les changements climatiques.

Agadez victime de la variabilité climatique

Sauf que cette année les pluies sont arrivées vers fin mai, beaucoup plutôt que prévu. Selon les derniers chiffres du bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) à Niamey,


« au 27 août, le bilan des inondations était de 92.000 personnes sinistrées, 38 pertes en vies humaines et 27 blessés ».

On dénombre plus de 26.000 têtes de bétail (chèvres, moutons, vaches et chameaux) décimées, 900 hectares de plantations dévastées et plus de 9000 habitations détruites. En fin juillet, un premier bilan faisait déjà état de 14 morts et 46.000 personnes sinistrées, l’essentiel des victimes se trouvant en pleine région désertique. Rien qu’à Agadez, il est tombé en début juin plus de 115 mm de précipitations en quelques heures, alors que la moyenne annuelle se situe généralement entre 100 et 130 mm. Le nombre de victimes se chiffre à 3 morts, 18.448 sans abris, 19.556 têtes de bétail et des centaines d’hectares de jardins décimés. S’il est vrai qu’Agadez s’impose comme la première zone agropastorale du Niger, la région de Tahoua au sud-ouest, la deuxième du pays comptabilisera également 7 morts et 5321 sinistrés.

L’année 2015 s’avère un peu plus catastrophique avec près de 103.000 personnes sinistrées. La région d’Agadez dont l’essentiel des habitations est construit en terre séchée (Banco) devient de plus en plus vulnérable aux effets néfastes des changements climatiques. On ne va pas sans rappeler les 80 mm de précipitations du 14 juin qui ont coupé l’axe Tahoua-Agadez, tué plus de 500 têtes de bétail et causé plus de 150 sans abris rien que dans la commune d’Ingall ; encore moins les 100 mm de précipitations d’août 2013 qui ont effondré 67 maisons et décimé des centaines de plantations maraichères à Agadez. Lors de la 21e conférence des Nations-Unies sur les changements climatiques de Paris (Cop 21) du 30 novembre au 11 décembre 2015, le Touareg nigérien Aboubacar Albachir, militant écologiste lançait un signal d’alerte envers la communauté internationale en ces termes :

« l’Afrique n’a pas les moyens de faire face aux catastrophes naturelles. Nous sommes les plus grandes victimes du changement climatique car l’avancée du désert et les sècheresses de plus en plus fréquentes déciment le cheptel de vaches, chameaux, de caprins et d’ovins…certains éleveurs sont aujourd’hui contraints d’abandonner leurs animaux et de venir s’asseoir en ville pour trouver du travail. Dans mon pays, l’activités pastorale risque de disparaitre si des mesures contraignantes de réduction de la pollution ne sont pas prises par les grands pollueurs ».

Un avertissement forcément entendu par les plus hautes autorités nigériennes en charge de la sécurité alimentaire.

Les nigériens nourrissent les nigériens

Le président Issoufou Mahamadou le rappelait lors de son discours d’investiture du 07 avril 2011 :

« Le peuple nigérien a un immense défi à relever, un défi qui a un rapport avec sa dignité et son honneur : le défi de l’éradication de la faim. Il est choquant que, de manière récurrente, nous soyons réduits à mendier notre pain quotidien auprès des autres peuples. Comme en témoignent les dernières élections, notre peuple a conquis sa liberté politique : il lui reste, maintenant, à réaliser l’alliance de la liberté et du pain ».

Ceci est d’autant plus vrai que le Niger s’impose comme l’une des plus importantes économies agropastorales de la sous-région Afrique de l’Ouest. Avec ses 1.267.000km2 et 18 millions d’habitants, le Niger est subdivisé en 7 régions, 63 départements, 265 communes et 12.700 villages. Le pays regorge près de 270.000 ha de terres irriguées et des réserves d’eau souterraine de plus de 2000 milliards de m3, bien que plus de la moitié du territoire soit constituée de sables dunaires des régions arides et semi-arides. Le Niger est en effet classé deuxième producteur de Niébé (6 millions de tonnes) et de mil (6,5 millions de tonnes) d’Afrique de l’Ouest après le Nigeria, le premier exportateur d’oignon et l’un des principaux exportateurs de bétails d’Afrique de l’ouest, pour un cheptel estimé à 40 millions de têtes.

Malgré son fort potentiel en uranium (4e mondial), soit une production annuelle moyenne de 4000 tonnes et des revenus de 300 milliards de Fcfa, le Niger est classé 6e pays le plus pauvre de la planète après le Burundi, la RCA, le Malawi, la Gambie et Madagascar. Avec un Pib/habitant inférieure 403,4 dollars US par an et un IDH de 0.35 (186e /186), le pays a traversé quatre crises alimentaires chroniques consécutives : 2005, 2008, 2010 et 2012. Environ 25 millions de personnes vivent sous le seuil de la misère, soit 20% de la population totale. Outre l’avancée du désert, la dégradation de l’environnement, les changements climatiques et la croissance démographique exceptionnelle (3% par an), plus de la moitié de la population n’a pas accès aux services socio-économiques de base.

En 2011, le président Issoufou a fait adopter le projet de loi portant création du haut commissariat à l’initiative « 3N », avec pour objectif de mettre les populations nigériennes à l’abri de la famine et de leur garantir les conditions d’une pleine participation à l’épanouissement de la vie nationale. L’initiative 3N (les nigériens nourrissent les nigériens) sera officiellement adoptée en 2012, avec comme plans d’action majeurs deux programmes phares : le projet d’appui à l’agriculture sensible aux risques climatiques (PASEC) qui couvre les régions du sud (Dosso, Maradi, Tahoua, Zinder, Tillabéry et Diffa) et le programme d’action communautaire pour la résilience aux changements climatiques (PAC/RC) qui couvre 38 communes dont deux dans la région d’Agadez (Tabelot et Gougaram).

Financé par la Banque Mondiale via le fonds international du développement agricole (FIDA), le PAC/RC a officiellement été lancé à Agadez en 2013. Une mission menée par le gouverneur de la région Garba Maikido a permis de remettre 152 tonnes de stocks d’aliments-bétail et 20 millions de F.cfa de cash transfert aux communes de Tabelot et de Gougaram. Cette aide de l’état vise en effet à soutenir les populations victimes des changements et de la variabilité climatiques dans ces deux communes phares de l’agropastoralisme au nord-Niger. Avec la somme de 80.000 f remise à chacun des 120 ménages pour l’achat d’un sac de son de blé à 2000f au lieu de 14.000f habituels, les communes de Tabelot et Gougaram ont également bénéficié des financements du PAC/RC concernant l’irrigation, l’élevage et la gestion durable des terres pour la somme totale de 256 millions de Fcfa. Entre 2013 et 2014, le PAC/RC a permis de financer 33 microprojets de l’ordre de 317.672.533 Fcfa dans ces deux communes. Le PAC/RC s’impose ainsi comme une réponse concrète du président Issoufou au « programme renaissance » et à « l’initiative 3N » afin de gérer efficacement les situations de catastrophes naturelles et de crise alimentaire en zone désertique.

Quel avenir pour les Touaregs ?

Malgré toutes ces mesures, la situation reste extrêmement compliquée dans la région désertique d’Agadez qui est devenue depuis 2007 le carrefour de tous les trafics mafieux. La célèbre mosquée de Zakarya et son imposant minaret ont été abandonné.


« Tout a commencé en septembre 2010, après l’enlèvement des sept expatriés travaillant pour le géant nucléaire français Areva dans la ville d’Arlit, à 240 km d’Agadez…la chute du dictateur libyen Mouammar Kadhafi a balayé les illusions d’un possible retour à la normale »,

expliquait le directeur de publication nigérien Ibrahim-Manzo Diallo à l’AFP en juin 2015. Cette route qui accueille désormais plus de 120.000 migrants clandestins par an est devenue le dépotoir de tous les trafiquants de drogue, des voleurs de véhicules et des orpailleurs clandestins en provenance de tout le Sahelistan. Dans un entretien avec Géopolis, Rhissa Ag Boula rappelait qu’un hélicoptère serait même arrivé de Libye en pièces détachées en 2011. Comme le précisait en effet le secrétaire général d’Agadez Adamou Halidou aux antennes d’Europe1,

« toute l’Afrique subsaharienne passe par ici. Depuis 2007, compte tenu du contexte régional, Agadez est désertée par les touristes. Il a fallu trouver des économies de substitution. La découverte des gisements d’or dans la région a permis à la commune de redécoller. Le trafic des migrants aussi ».

De la Libye au Mali, le Sahel qui est devenu le siège du nouveau Jihad a élu sa base à Agadez. Les anciennes routes du commerce ont été remplacées par les passeurs équipés de kalachnikovs, de pick-up et de camions Benz.

Quand on demande au pasteur Arouna ce qu’il va faire maintenant qu’il ne possède plus de bétails, les yeux embués d’espoir il répond du bout de sa pipe :

« je vais partir à Djado. Je vais creuser l’or ».

S’il est vrai que ce plateau aurifère de l’extrême-nord du Niger est devenu le nouvel eldorado des chasseurs de fortune de toute sorte y compris Aqmi, Ansar Eddine, Boko Haram et le mouvement pour l’unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), le choix est plus difficile pour les 480.000 cultivateurs et éleveurs d’Agadez. Ceux-ci devront alors, soit intégrer les rangs de l’Etat Islamique, soit affronter les eaux troubles de la méditerranée en direction d’Europe. Autrefois surnommée la « perle du désert », la région d’Agadez n’est plus que l’ombre d’elle-même. Perdue sur les sentiers du réchauffement climatique et de l’immigration clandestine, cet ancien carrefour de caravaniers s’est progressivement transformé en nouveau « Far West » du sahel#.